II-
Un genre esthétique cinématographique moderne au service de la mise
en valeur de la pièce
Baz
Luhrmann est célèbre pour son goût de la folie, de l'image colorée et l'utilisation de la musique. Ses
caractéristiques sont perceptibles dans sa
« trilogie du rideau rouge » qui englobent les films
Strictly Ballroom (1992),
Shakespeare's Romeo + Juliet
(1996) et Moulin Rouge
(2001). Pour les deux derniers cités, le réalisateur innove un texte à l'origine littéraire (Roméo et Juliette
de William Shakespeare pour le film de notre corpus, et la Dame
aux Camélias d'Alexandre Dumas fils pour Moulin Rouge)
tout en lui attribuant une vision personnelle de son époque. Cependant, cette modernité ne sert pas à déstructurer l’œuvre. Elle permet de la sublimer par l'ajout
de la musique, l'explosion de couleurs et la création d'un monde "artificiel".
1)
Un clip façon « MTV »
Pour
la petite histoire « la chaîne MTV (Music Television) est une
chaîne de télévision américaine spécialisée dans la diffusion
de vidéo-clips musicaux. Créée en 1981, elle est devenue une
réelle institution, tant par sa créativité que son avant-gardisme.
C'est pour cela que le public de MTV reste jeune (moyenne d'âge de
20 ans). On parle même de « génération MTV » (« MTV Generation
») et de la « culture MTV », pour les enfants ayant grandi dans
les années 1980 aux États-Unis »1.
En transposant Roméo et Juliette, Baz Luhrmann fait intervenir cette esthétique en lien avec les clips musicaux. A noter que le
phénomène de
transposition consiste à moderniser ou à modifier un élément
essentiel d'une œuvre. Dans ce cas, les modifications les plus
flagrantes sont celles de l'époque de l'action, du
comportement des personnages, du point de
vue adopté, de la mise en scène. Le projet personnel du
réalisateur l'emporte sur le propos supposé de l'auteur du
texte adapté même si ce dernier reste encore reconnaissable sous
les changements qu'on lui impose. Au début du film, nous remarquons que
les personnages « sont présentés à la manière de
feuilletons made in Hollywood »2
sur le morceau de Craig Armstrong intitulé O
Verona, qui
n'est pas sans rappeler le O
Fortuna.
« O
Fortuna
est un poème en latin médiéval écrit au début du XIIIème
siècle. Il fait partie de la collection connue sous le nom de
Carmina
Burana.
Il s'agit d'une complainte sur le sort, et Fortuna, une déesse de la
mythologie romaine personnifiant la chance. En 1935-1936, O
Fortuna
a été mis en musique par le compositeur allemand Carl Orff dans la
cantate Carmina
Burana ».3
LUHRMANN
Baz, William Shakespeare's Romeo + Juliet [1996] [DVD], Paris
: Twentieth century, 00:01:59 / 00:02:30
Le
morceau, associé aux protagonistes, est interprété par un chœur et confère une atmosphère tragique et une intensité dramatique.
Celle-ci est évidemment en lien avec la pièce du dramaturge. La
note du film est alors donnée.
Le
réalisateur utilise une bande originale percutante
qui rythme et commente le drame en train de se jouer. Celle-ci est
signée Craig Armstrong, qui sera également le compositeur de son
film suivant Moulin Rouge, en 2001. Les musiques, le
plus souvent au registre rock et blues, peuvent sembler être en totale opposition avec l'univers de Shakespeare.
Mais le réalisateur ne cherche pas à déstructurer
l'œuvre, il la réactualise. L'œuvre de Shakespeare constitue un puits
d'inspiration pour les réalisateurs modernes. En effet, toutes les
œuvres ne pourraient pas être
transposées de cette manière, au risque d'être tournées en
ridicule. Mais avec Roméo et Juliette, la magie ne disparaît
pas. Toutes les
scènes-clés de l'œuvre sont orchestrées de telle façon à ce
qu'elles aient chacune leur propre visuel et leur propre mélodie.
Par cette mise en scène là, le spectateur est tiraillé entre deux notions : l'étrange et le
familier ; nous restons dans l'intrigue proposée
par Shakespeare, tout en étant basculé dans une époque
différente. Par l'intermédiaire du cinéma et
de ses procédés, le réalisateur sublime l'œuvre
par la mise en place d'un clip façon « MTV ». La musique a une réelle importance. Dans le film, la musique fait tout et suggère les
émotions.
La
scène du bal constitue un festival de couleurs. C'est une des scènes
les plus représentatives de cette esthétique « MTV ».
LUHRMANN
Baz, William Shakespeare's Romeo + Juliet [1996] [DVD], Paris
: Twentieth century, 00:24:05 / 00:24:27
Dans cet extrait, les mouvements de caméras sont violents et vont
dans tous les sens. L'exploitation de l'image est en adéquation
avec l'esprit du personnage de Roméo, qui vient de consommer de la drogue (Soit dit en
passant, cette scène pourrait être mise en parallèle avec une des
scènes du film Moulin Rouge dans laquelle le personnage de
Christian, incarné par Ewan Macgregor, entre dans le cabaret le Moulin
Rouge, après avoir bu l'absinthe). Nous remarquons beaucoup de mouvements d'accélérations et de ralentis. La caméra devient subjective. Nous adoptons la vision du personnage, en proie à une
hallucination. Nous avons l'impression que Roméo va s'évanouir, que
sa tête tourne. La caméra accentue cela ainsi que le fond sonore,
qui est assourdissant. Le coté féerique et festif du bal est perçu
par l'intermédiaire du personnage de Mercutio. En effet, celui-ci est déguisé en drag queen, (comme nous
pouvons le voir au début de l'extrait). Son costume est provocateur, pailleté et coloré, en lien avec le caractère du
personnage qui lui, porte du rouge à lèvres. Lors du bal, il va se mettre à danser, entouré d'autres
danseurs, et chanter en playback la chanson Young Hearts Run Free
de Kym Mazelle. Cette chanson
appelle les hommes et les femmes à rester libre et à faire
attention aux dangers liés à l'amour. De plus, elle pourrait être
considérée comme un message personnel destiné à Roméo : même si Rosaline ne veut pas de son amour, il ne
doit pas rester prisonnier de ses déceptions.
La volonté de sublimer l'œuvre de William Shakespeare est présente
à l'esprit du réalisateur, de même que celle de s'inspirer du
talent du dramaturge pour mélanger les genres.
2)
Les décors et costumes entre symbolisme et parodie
« Shakespeare,
c'est le Drame : et le drame, qui fond sous un même souffle le
grotesque et le sublime, le terrible et le bouffon, la tragédie et
la comédie ».4
En effet, comme l'a écrit Victor Hugo dans sa préface de Cromwell
en 1827, Shakespeare aimait mêler les genres dans ses pièces. C'est
le cas de Roméo
et Juliette.
Outre la volonté de faire de son œuvre une tragédie, nous retrouvons
une intrigue typique de comédie rappelant celle des
Fourberies
de Scapin (1671)
de Molière. En effet, nous assistons au mariage secret de deux
jeunes gens, dont l'amour est confronté aux pères. De plus, les
personnages des adjuvants, Frère Laurent et la nourrice, jouent le
même rôle que ceux des valets dans les comédies. En plus de ce
genre-là, il y a une touche
parodique. L'auteur caricature Roméo lorsqu'il parle de son amour
pour Rosaline. Pour son film, le réalisateur a conservé
cette volonté de mêler les genres. En effet, il intègre lui aussi quelques scènes faisant sourire le spectateur. C'est le cas des quelques clins d'œil qu'il fait à son époque : l'intrusion du billard, une des
préoccupation
des jeunes du XXème
siècle, les tatouages et la chemise à fleurs du Frère Laurent. Ces éléments créent un décalage, même un anachronisme évident au regard de la pièce adaptée à l'écran.
Baz
Lhurmann, de part son époque et ses connaissances
cinématographiques, fait intervenir, comme le dramaturge, la notion
de parodie dans certains passages de son film. En effet, il crée une
«ambiance parodique de western » par l'intervention
du personnage de Tybalt et des bottes qu'il porte. De plus, les très gros plans sur les yeux de Tybalt et
de Benvolio, comme dans les duels des westerns de Sergio Leone, participe à cet effet caricatural. En tant que
spectateur du XX ème siècle, nous comprenons l'allusion au genre.
LUHRMANN
Baz, William Shakespeare's Romeo + Juliet [1996] [DVD], Paris
: Twentieth century, 00:05:38 / 00:06:30
Au
début de cet extrait, (au moment où nous apercevons les bottes de
Tybalt) nous pouvons entendre les premières notes du morceau
Whatever des
Butthole Servers, que l'on peut entendre dans certains westerns
spaghetti.
« Le
western spaghetti gomme les aspects historiques, schématise les
situations et les personnages, réalise une apologie de la violence.
Il détourne le genre d'une manière parodique. Le maître incontesté
du genre est Sergio Leone (1929-1989) dont les films Pour
une poignée de dollars
(1961) ou encore Il
était une fois dans l'ouest
(1968) connurent un succès international. »5
Par
la suite, la musique disparaît. Mais lorsque la bagarre se
déclenche, nous entendons une mélodie beaucoup plus ample.
A partir de ces quelques
éléments, on pourrait penser que le réalisateur s'éloigne du
texte de Shakespeare. Mais l'essence de l'œuvre est
là. Baz
Luhrmann ne fait que donner une interprétation et des images au
texte qu'il adapte par l'intermédiaire de sa propre culture
cinématographique. Outre la présence de scènes parodiques, le
réalisateur donne à certains passages, une dimension symbolique.
La
scène du balcon, l'une des scènes les plus célèbres de la pièce,
a été remplacée par une scène dans une piscine. L'échange entre
les deux amants reste fidèle au texte mais Baz Luhrmann choisi comme
décor un lieu moins traditionnel qui crée
la surprise. En effet, tout spectateur ayant lu la pièce de
Shakespeare s'attend à assister à la
scène du balcon. Mais le réalisateur prend le parti de l'originalité. En cela, il conserve l'esprit
de la première rencontre entre Roméo et Juliette, qui a eu lieu de
part et d'autre d'un aquarium. Le thème de l'eau constitue donc une
sorte de « fil conducteur ». Notons que l'eau a une dimension double, étant « source
de vie et source de mort, à la fois créatrice et destructrice »
6.
Les deux amants, en se rencontrant à travers un aquarium, crée un nouvel amour voué à l'échec. De plus, nous pouvons noter que « Dans la
bible, ce sont près des sources et des puits que s'opèrent les
rencontres essentielles ; lieux sacrés, les points d'eau jouent un
rôle incomparable. Près d'eux, l'amour naît et les mariages
s'amorcent. »7
Cette idée-là se retrouve dans le film. C'est à la suite du
passage dans la piscine que Roméo et Juliette décident de s'unir pour
la vie. Mais les décors ne sont pas les seuls à être symboliques.
C'est aussi le cas des costumes des personnages lors du bal costumé.
Roméo est déguisé en preux chevalier. En un sens, il vient
conquérir sa princesse. Celle-ci est déguisée en ange, symbole de
sa pureté et de son innocence. Paris, lui, porte un costume de
cosmonaute. Le personnage est tourné en ridicule. Enfin, le père et
la mère Capulet sont respectivement déguisés en empereur et en
Cléopâtre, ce qui correspond à leur rang social et à leur côté autoritaire.
William
Shakespeare mêle les genres. Le réalisateur reprend cette méthode, entre scènes de drame et de malheur mais aussi
scènes de comédie et de bouffonnerie. Enfin, Baz Luhrmann va utiliser un thème omniprésent dans
l'œuvre : celui de la violence.
Notes de bas de page :
1Article
MTV Television [en ligne], Disponible sur
<http://fr.wikipedia.org/wiki/Music_Television>
(Dernière modification de cette page le 1 novembre 2011 à 15:00)
Consulté le 10 avril 2012
3Article
O Fortuna [en ligne], Disponible sur
<http://fr.wikipedia.org/wiki/O_Fortuna>
(Dernière modification de cette page le 19 février 2012 à 20:20)
Consulté le 02 mars 2012
4
HUGO Victor, Cromwell
[1827],
Paris : Flammarion, 1995, p. 22
5
VANOYE Francis. FREY Francis. GOLIOT-LÉTÉ Anne. Le cinema.
Paris : Nathan, 2005, p. 46
6CHEVALIER
Jean, GHEERBRANT Alain, Dictionnaire des symboles [1969],
Paris : Robert Laffont/Jupiter, 1982, p. 374
7id.,
p. 376