Troisième Partie


III- La violence : une mise en scène personnelle de la tragédie shakespearienne

                 Le théâtre élisabéthain, dominé par la figure de William Shakespeare, correspond à l'âge d'or du théâtre anglais. C'est un théâtre volontairement violent, à l'image de celui du dramaturge. En effet, ce dernier met volontiers en scène des meurtres, des empoisonnements et des batailles. La tragédie de Roméo et Juliette ne fait pas exception : elle se déroule dans un climat permanent de haine entre les deux familles ; on se bat à l'épée sur scène, et on y meurt. En y regardant de plus près, nous pouvons noter également que, dans le texte de Shakespeare, les scènes de violence dominent et sont plus nombreuses que les scènes d'amour. Ce qui est révélateur de ce théâtre fait de violence et de vengeance. 
          En ce qui concerne le milieu du cinéma, c'est « la crise morale et politique de l'Amérique qui va susciter, dans les années 70, un ensemble de films centrés sur le malaise dans les grandes villes (violence, délinquance, criminalité, corruption, mafia, drogue) et sur la guerre du Viëtnam »1. Depuis l'abolition du « code Hays aux États-Unis en 1968 »2, la violence a envahi les écrans.

« Le Code Hays (1934-1968) symbolise la plus connue et la plus longue période de l’autocensure hollywoodienne, période qui correspond en partie à l'âge d'or des grands studios »3.

En effet, la violence de certaines scènes sont en adéquation avec l'époque dans laquelle nous vivons. À noter, que, en France, il faudra attendre « 1974 »4 pour que la censure au cinéma soit supprimée.

1) Vérone/Verona Beach ; une ville où règne la violence

          Les habitants de la ville de Vérone/Verona Beach vivent dans un climat de violence. Celui-ci a été instauré par la guerre des deux familles. D'ailleurs, au début du film, la séparation entre ces deux clans est très explicite. Le réalisateur nous montre un plan d'ensemble dans lequel nous apercevons deux grands bâtiments : sur l'un est inscrit « Montaigu », sur l'autre « Capulet ». 

LUHRMANN Baz, William Shakespeare's Romeo + Juliet [1996] [DVD], Paris : Twentieth century, 00:01:15 / 00:01:18

Ces deux bâtiments sont séparés par la représentation d'une statue ressemblant étrangement à celle du Christ Rédempteur, située à Rio de Janeiro, endroit où pourrait se situer l'histoire.
            Les habitants vivent dans des lieux malsains dans lesquels ils doivent rester vigilants. Un de ces lieux est la plage. Il s'agit d'un endroit violent où règne la délinquance et la prostitution. Cette image-là est flagrante : 

LUHRMANN Baz, William Shakespeare's Romeo + Juliet [1996] [DVD], Paris : Twentieth century
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Nous voyons une prostituée en train de se déhancher devant un homme, fouillant dans sa poche à la recherche de billets. La scène est au ralenti et accentue la pauvreté de l'endroit et les dangers qui lui sont liés.
           La ville vit dans l'angoisse que les deux clans entrent en conflit. Parmi ces habitants vivant dans la peur, nous retrouvons le couple Roméo et Juliette. En effet, tomber amoureux de l'être que chacun dans la famille déteste oblige au silence et à la peur de se trahir. C'est un amour difficile à vivre et impossible à dire. Celui-ci crée même des tensions dans le cercle familial. Lorsque le père de Juliette apprend que sa fille refuse le mariage avec Paris, il la morigène en des termes grossiers, semblant perdre tout son sang-froid. 
 
 LUHRMANN Baz, William Shakespeare's Romeo + Juliet [1996] [DVD], Paris : Twentieth century, 01:19:48 / 00:21:00

Dans cette scène, le père a des paroles très fortes et devient même violent. Ne se contrôlant plus, il frappe sa femme et jette sa fille à terre. Il est brutal verbalement, mais aussi physiquement. La violence, que l'on ressent déjà dans la pièce, est donc accentuée par les images et le jeu des acteurs.
            Ce thème de la violence est essentiel. Celle-ci  est d'ailleurs si irrépressible qu'elle contamine même la façon d'aimer : l'amour de Roméo et Juliette est un amour si violent qu'il entraîne les deux jeunes gens vers leur perte, comme une fatalité. Fatalité toujours en lien avec le genre du film et de la pièce. La violence se montre au grand jour alors que l'amour doit rester caché. Cet esprit-là, on le retrouve chez Shakespeare. Dans son théâtre, la violence est montrée. Sa pièce la plus sanglante s'intitule Titus Andronicus. Cette dernière fut mise en scène en 1955 par Peter Brook. Selon lui, la pièce « parle des émotions les plus modernes – de la violence, de la haine, de la cruauté, de la souffrance »5. Roméo et Juliette n'est donc pas la seule pièce a faire écho aux préoccupations et aux obsessions de notre époque. En cela, Shakespeare reste un auteur moderne et ne cesse d'influencer les réalisateurs et metteurs en scène.

2) La mort : un thème central

           Les pièces de Shakespeare se servent volontiers d'objets violents (épées, poignards) car le théâtre élisabéthain aime mettre en scène la vengeance, la puissance et la force. Dans le film de Baz Luhrmann, les épées sont remplacées par des révolvers. La violence est accrue par cette arme. En effet, lorsque les personnages tirent, le bruit est violent et fort. À noter que le révolver est aussi visible sur l'affiche du film. (voir annexe n°3) 6
         Lors de la scène du  meurtre, l'arme n'est plus un moyen de se protéger, mais un moyen de se venger. Nous assistons à la colère de Roméo envers Tybalt qui vient de tuer Mercutio. 

 
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C'est une scène d'extrême violence. Nous avons un plan rapproché épaule de Roméo dans sa voiture, les yeux remplis de haine. Le plan est en accéléré, contrairement à celui où la voiture de Tybalt se renverse, qui est au ralenti. Le réalisateur accentue ainsi le contraste entre les deux personnages. Le plan accéléré pourrait signifier la colère de Roméo et l'impatience qu'il a de se venger. Le ralenti, lui, permet de voir en détails l'accident du personnage et de faire durer la scène, comme si le personnage ne souhaitait pas sortir de la voiture, et affronter Roméo. Le morceau qui accompagne toute la scène s'intitule Drive of Death. Il s'agit d'un titre très significatif permettant d'évoquer cet affrontement. Il est « soutenu par des rythmes techno complètement survoltés et enragés, traduisant à l'écran la fureur des deux adversaires dans un combat sans merci ».7 Au moment où la voiture se renverse, la musique devient sourde. Puis, elle va monter crescendo jusqu'à devenir grinçante. Enfin, la violence va atteindre son comble lorsque Roméo va tuer Tybalt de plusieurs balles. Un plan de Juliette se retournant va également s'intercaler au milieu de cette scène sanglante (comme si elle avait compris quelque chose). Lorsque Roméo tire, il est filmé en gros plan. Ce plan permet de lire directement les émotions et réactions du personnage lors de son acte. Une fois mort, le cousin de Juliette tombe dans l'eau. Nous retrouvons donc, ici, une des symbolique de l'eau, à la fois : « source de mort […] et destructrice » Le réalisateur a eu la volonté de rallonger cette scène et de la rendre plus vivante, contrairement au dramaturge qui la résume à une didascalie : « They fight ; Tybalt falls »8. Cette mort violente, annonciatrice d'autres morts, est la scène à partir de laquelle tout va basculer.
             Le thème de la mort est  le plus souvent associé à des conflits (de personnes, de situation). L'exemple le plus flagrant est celui de la scène du double suicide.


LUHRMANN Baz, William Shakespeare's Romeo + Juliet [1996] [DVD], Paris : Twentieth century, 01:42:04 / 01:43:04

Cette scène de fin se déroule dans l'église sur l'air musical de Tristan et Yseult de Wagner. Elle commence par un très gros plan sur les yeux de Juliette, en train de se réveiller . A ce moment-là,  Roméo n'est pas encore mort. Elle le voit donc prendre la fiole de poison. Cette nouveauté accentue les émotions et la souffrance de l'héroïne, qui est impuissante. De plus, la musique, poignante et tragique, correspond aux états d'âme des deux personnages, que l'on pourrait assimiler au couple Tristan et Yseult.
             Par ce double suicide, l'amour atteint son apogée. Roméo et Juliette ont transgressé les codes. Ils n'ont pas obéi, et cela les a conduit à la mort. Tout comme Shakespeare, les deux amants étaient en avance sur leur temps.

3) L'omniprésence des médias et des institutions américaines

            La communication et les médias font partie intégrante de la société du XXème siècle. Cette donnée se vérifie dès le début du film.

 LUHRMANN Baz, William Shakespeare's Romeo + Juliet [1996] [DVD], Paris : Twentieth century, 00:00:22 / 00:01:09

Sur l'écran, sont écrits les mots : « star-crossed lovers ». Une présentatrice est ici chargée de présenter le drame à venir.  Elle acquiert le même rôle que le chœur au théâtre. Tout le prologue de la pièce de William Shakespeare est repris mot pour mot, excepté les deux derniers vers. Faisant circuler l'information, la journaliste est présente tout au long du film. C'est le cas après le premier affrontement entre Tybalt et Benvolio dans la station-service par exemple :
LUHRMANN Baz, William Shakespeare's Romeo + Juliet [1996] [DVD], Paris : Twentieth century, 00:08:15

Au-dessous de cette image, nous remarquons que la présentatrice utilise les mêmes mots du début (ceux du prologue) pour traduire la guerre que se livre les deux clans. Les mots de Shakespeare sont si forts et si justes que le réalisateur n'hésite pas à les réemployer tout au long du film. Enfin, la journaliste va revenir à la suite de la mort des deux amants et reprendre les six derniers vers de la pièce, prononcés à l'origine par le Prince. Le récit s'achève donc comme il avait commencé : la boucle est bouclée.
           Outre l'utilisation de la télévision, le réalisateur use également du média papier (journaux et magazines) dans le but de raconter les évènements. C'est le cas de la rivalité entre les deux familles et du personnage de Paris. Ce dernier appartient à la presse « people ».

LUHRMANN Baz, William Shakespeare's Romeo + Juliet [1996] [DVD], Paris : Twentieth century, 00:13:05

Sur cette image, il s'agit d'une couverture de magazine représentant Paris. Le titre de l'information est : « Dave Paris : Bachelor of the year ». Il est censé incarner le gendre idéal, le parfait genleman. Le titre est teinté d'ironie de la part du réalisateur. De plus, la musique qui accompagne ce plan possède une tonalité triomphante, comme pour annoncer un personnage de haut rang. Pendant tout le film, les événements sont donc cités sous forme de gros titres de journaux et de scandales télévisés. Les épisodes de la pièce sont médiatisés et mis en images par les artifices de l'époque.

 LUHRMANN Baz, William Shakespeare's Romeo + Juliet [1996] [DVD], Paris : Twentieth century, 00:01:19 / 00:01:58

Dans cet extrait, nous découvrons les lieux de l'action du film. Au début, les mouvements de la caméra sont très rapides. Notre regard a des difficultés à se poser. Nous sommes en quelque sorte pris en otage par rapport à cette querelle et nous ne pouvons plus faire marche arrière. Au cours de l'extrait, plusieurs pages de journaux vont défiler. Les gros titres font référence au conflit qui fait rage entre les deux familles, Montaigu et Capulet, dont nous avons les portraits.
La transition entre les magazines se fait par l'intermédiaire d'un fondu enchainé dans lequel le réalisateur a ajouté des flammes. Le feu, symbole des enfers et des forces du mal, est en parfaite adéquation avec l'atmosphère régnant dans les esprits. Encore une fois, le réalisateur conserve les mots du prologue de la pièce. Nous pouvons remarquer cela par les gros titres des journaux : « Ancient Grudge » (Ancienne querelle), « New mutiny » (nouvelle mutinerie), « Civil blood makes civil hands unclean » (le sang civil vient souiller la cité), mais également par les derniers mots affichés à l'écran  : « A pair of star-cross'd lovers take their life ». Mais cette fois, les vers de Shakespeare ne sont pas seulement prononcés (comme au début avec la présentatrice télé), ils sont illustrés. Les images montrées laissent une impression de désordre et de chaos. Tout l’attirail de la police est présent : voitures, sirènes, hélicoptères. Celle-ci intervient à chaque bataille de clans. Le personnage du Prince, dans la pièce, devient le chef de la police. Les deux personnages ont le même rôle : celui de calmer les ardeurs des deux clans et rétablir la paix.
             La tragédie pourrait se résumer à une lente et ultime victoire de la violence, une violence si brutale qu'elle s'épuise en une sorte de paroxysme pour disparaître à jamais de Vérone/Verona Beach. Par l'intermédiaire de la création d'une cité moderne, le réalisateur nous offre sa vision de la société dans laquelle il vit, tout en adaptant de manière fidèle, l’œuvre du dramaturge.

Notes de bas de page :

1 VANOYE Francis. FREY Francis. GOLIOT-LÉTÉ Anne. Le cinéma. Paris : Nathan, 2005, p. 32
2 Bibliothèque de Sciences Po, Censure et cinéma, un tour du monde : Les Etats-Unis [en ligne], Disponible sur <http://bibliotheque.sciences-po.fr/statique/censure-cinema/etats-unis/index.html> (Consulté le 18 février 2012)
3 Bibliothèque de Sciences Po, Censure et cinéma, un tour du monde : Les Etats-Unis [en ligne], Disponible sur <http://bibliotheque.sciences-po.fr/statique/censure-cinema/etats-unis/index.html> (Consulté le 18 février 2012)
4 Bibliothèque de Sciences Po, Censure et cinéma, un tour du monde : La France [en ligne], Disponible sur <http://bibliotheque.sciences-po.fr/statique/censure-cinema/france/index.html> (Consulté le 18 février 2012)
5 HONOREZ Luc, Cinéma : ouverture du Festival de Gand Shakespeare [en ligne], In « Le soir.be », le 11 octobre 2000, disponible sur
6 Voir annexe n°3
7 BILLARD Quentin, Romeo + Juliet : original motion picture soundtrack [en ligne], Disponible sur <http://www.goldenscore.fr/indexAJS.php?page=revue&param=151> (consulté le 15 mars 2012)
8 SHAKESPEARE William, Roméo and Juliet [Version bilingue] [Traduit de l'anglais par André Koszul], Paris : Les Belles lettres, 1990p. 118